BALLADE A BOUTILIMIT POUR LE PARIS-DAKAR 86

Dimanche soir vers 19h (19 Janvier 1986), nous décidons, après avoir écouté les dernières informations, de partir le lendemain matin pour Boutilimit afin d'assister au départ de la spéciale Boutilimit - Rosso. Nous serons deux voitures : un copain avec un break 504 et quatre personnes à bord et nous (Claudine, Céline (2ans 1/2) et moi-même) qui emmènerons une copine. Ce petit voyage sera plein de péripéties comme vous allez le voir et restera dans nos mémoires.

Donc Lundi matin 7h, premier rendez - chez nous avec la copine que nous devons emmener. Céline, réveillée de bonne heure, est ravie de voir paquets et bagages et comprend que l'on va passer une journée pas comme les autres. Elle est tout sourire, emmaillotée dans ses nombreux pulls. Ensuite rendez-vous avec la deuxième voiture à une station essence pour faire les pleins et c'est partit !

Cela fait huit jours que nous avons du vent de sable. La route de Boutilimit est sans arrêt coupée par des dunes. Quelquefois il reste encore une voie goudronnée utilisable, mais le plus souvent il faut descendre sur les bas cotés. Petit jeu assez dangereux car évidemment c'est toujours en haut d'une côte que la route est barrée par une dune. La visibilité à cet endroit est nulle sans compter le vent de sable qui limite la visibilité à 200 m dans le meilleur des cas. Les 150 km nous séparant de Boutilimit sont avalés sans problèmes.

Arrivés au milieu du village, une foule de mauritaniens barre la route. Ils n'ont pas l'air de savoir que les concurrents doivent arriver par l'autre côté... Ils nous prennent pour des concurrents : huées et tapes sur les voitures. On tourne dans le village. On ne trouve que quelques participants qui eux aussi cherchent le départ de l'épreuve. On finit par trouver le point de rassemblement à 500 m après le village, en contrebas de la route.

Le vent de sable est beaucoup plus fort qu'à Nouakchott et la visibilité n'est plus que de 50 m environ mais surtout, les particules transportées sont beaucoup plus grosses. Au bout de ces quelques minutes de discussion avec un concurrent, j'ai du sable collé sur les dents et ça croustille… Bon, j'ai compris, demain je m'achète un chèche mais pour l'instant, on va essayer de se taire et de tourner le dos au vent... Les motos, voitures et camions attendent le départ. Cela fait beaucoup de couleurs et de publicité dont on se demande l'utilité en plein désert. Il ne reste plus en course qu'une trentaine de motos et une centaine de voitures et camions.

Nous déambulons parmi les concurrents. L'état des machines est très variable. Les Porches sont impeccables. On ne dirait pas qu'elles ont plus de 10.000 km de pistes dans les roues. D'ailleurs elles sont vides et personne ne s'en occupe. C'est donc que tout va bien. A l'autre bout de l'échelle, il y a une Range-Rover dont l'ensemble ailes-capot tient avec des sangles et des lanières... Plus loin, il y a deux concurrents plongés dans le moteur de leur voiture qui fait d'ailleurs un bruit peu rassurant. On discute avec le directeur de course qui est très sympa. Il nous demande d'où l'on vient, ce qu'on fait là mais on sent bien qu'il ne faut pas parler de l'accident d'avant-hier (Crash de l'hélicoptère avec Thierry Sabine et Balavoine à bord). L'ambiance n'est pas à la joie.

Je vais ensuite tourner du côté des motos. Les Yamaha et les Honda impressionnent par la qualité de leur conception : ce sont vraiment des engins de courses pour le désert. Le carénage exploite les moindres recoins de la moto pour en faire un réservoir ou une boîte. L'écart est énorme par rapport aux amateurs. Il est 11h, les premières motos partent. Ils sont fous !!! Il y a 50 m de visibilité, ils ne savent pas où ils vont, mais ils attaquent. Les départs se suivent toutes les minutes. Passé les quinze premiers, l'allure est plus raisonnable. Quand toutes les motos sont parties, une voiture d'assistance médicale leur emboîte le pas puis un hélicoptère.

Les pilotes d'hélicoptères sont vraiment des caïds et surtout très courageux après ce qui est arrivé. Vu la visibilité, ils sont obligés de faire du rase-motte entre 20 et 50 m du sol... Impressionnant de les voir disparaître dans la brume de sable à quelques mètres du sol. A midi c'est le départ des voitures. Ickx et Brasseur s'installent dans leur Porsche dix minutes avant le départ et relisent leurs notes tandis que les mécanos font un petit tour rapide de la voiture : très pro! Les autres ferment les capos, resserrent les derniers boulons ou retendent les sangles... Une personne tourne autour de la Lada restant en course, s'abaisse et regarde dessous; je vais le voir pensant que c'est un mécanicien Lada. Il n'en est rien, c'est un pilote d'une Mercedes qui n'en revient pas qu'une voiture avec des organes mécaniques si légers soit encore en course... Ça fait plaisir au propriétaire de Lada que je suis… mais j'avais remarqué ! Les voitures s'élancent : 2 Porsche, 1 Mitsubishi puis la dernière Porsche. Les départs se suivent cette fois-ci toute les trente secondes et l'hélico d'Antenne 2 part en milieu de peloton. Bon voilà, tout le monde est parti. L'assistance médicale démarre (voiture et hélico).

De notre côté, petite réunion : que fait-on ? Avec ce temps, pas question de pique-niquer, donc on rentre. On cassera la croûte en roulant. C'est là que les péripéties vont commencer pour nous : à chacun les siennes. A peine rejoint la route, on voit sur le bas côté un groupe de jeunes mauritaniens. En s'approchant, on distingue un toubab au milieu des gosses. Arrivé à leur niveau, on s'aperçoit que le toubab c'est Philippe, un copain de Nouakchott. "Qu'est ce que tu fous là ?". Il nous raconte qu'il était venu avec des copains, à 4 dans un Toyota mais qu'ils ont eu un accident au sortir d'une dune avec une 404 plateau, évidemment… Aucun blessé de part et d'autre, mais le Toyota est planté dans le sable et a une lame de ressort de cassée. Deux personnes sont restées à bord; les deux autres dont le propriétaire, sont parties en stop vers Boutilimit. Christian, le propriétaire du Toyota, s'est arrêté au premier poste de gendarmerie pour faire la déclaration d'accident et l'autre, Philippe, a continué jusqu'à Boutilimit pour essayer de trouver d'autres toubabs pouvant les ramener sur Nouakchott, où ils espèrent trouver une lame de ressort. Il leur faudra ensuite revenir à la voiture et réparer sur place. L'accident s'est produit à 50 km de Boutilimit, donc à une centaine de km de Nouakchott. La bonne galère donc...

Il monte dans la 504 et nous voilà partis. A la première dune importante quelques voitures sont arrêtées. On s'approche de l'obstacle puis on s'arrête pour admirer le spectacle : Un semi remorque s'est ensablé dans le passage de contournement. Il a essayé de se dégager, a peut être gagné quelques mètres, mais maintenant ses grosses tôles de désensablage sont en U autour des pneus. Bref, il est encore là pour un moment… Entre la piste de contournement et la dune, il reste un passage possible, mais dans lequel est venu s'ensabler un taxi-brousse. Bref, une belle pagaille. Une vingtaine de Mauritaniens sortent, on ne sait d'où et poussent le taxi qui dégage enfin le passage. On remonte dans la Lada, première longue et ça passe. Maintenant, il faut que la 504 du copain passe ce qui est moins évident. Il fait descendre tout le monde, recule pour prendre de l'élan, et attaque à fond de première. La voiture bondit sur la dune et passe. Tous les gens qui étaient là et qui s'apprêtaient à pousser applaudissent.

Quelques kilomètres plus loin, même scénario : un semi remorque s'engage dans le passage de contournement et s'ensable. Le temps d'aller examiner les lieux, les évènements se précipitent : une Land-Rover conduite par des mauritaniens essaye de passer en contrebas et s'ensable, une 404 se plante dans l'espace libre restant entre le camion et la dune et une voiture de presse du Paris-Dakar, se croyant plus malin que tout les autres, essaye de grimper la dune. Évidemment, eux aussi se plantent mais dans une situation scabreuse : au plus haut de la dune et avec une roue dans le vide... Des gens courent dans tous les sens, une dizaine de voitures attendent de chaque côté. La scène est franchement cocasse. La 404 ayant été dégagée, je m'engage avec la Lada dans le passage entre la dune et le camion, il ne faut pas se rater car ce passage est un peu en dévers et un dérapage m'emmènerait droit dans le camion. Encore une fois, ça passe. Ouf ! Reste la 504, même tactique que tout à l'heure et ça passe aussi.

Quelque vingt kilomètres plus loin, nous arrivons au poste de gendarmerie où était resté le proprio du Toyota accidenté. Il nous demande d'attendre qu'ils finissent le constat. Ce n'est pas encore fini car ils ont dû "réquisitionner" une voiture pour aller sur les lieux de l'accident. En attendant, on voit un de ces fameux bulls chargés de dégager la route. On dit aux gens qui ont l'air de s'en occuper qu'ils feraient bien d'aller dégager la route un peu plus loin. "Oui oui" disent-ils, mais ils doivent faire le plein et la vidange avant de pouvoir utiliser l'engin… Il y aura donc encore de nombreux ensablements avant que le bull arrive... Nous avons eu le temps de manger copieusement dans la voiture avant que la déclaration soit finie. Enfin, ça y est, on peut repartir. Encore une vingtaine de kilomètres et nous arrivons sur les lieux de l'accident. La 404 est H.S. le Toyota est un peu plié mais surtout planté dans le sable avec une lame de ressort cassée et le pont avant déplacé. Ils vont en baver pour réparer. Nous discutons assez peu et repartons avec Christian et la femme de Philippe qui a déjà passé 5 heures à attendre dans la voiture… Les deux autres restent pour garder la voiture. Peu avant Nouakchott nous doublons un des bulls chargé du désensablage de la route. Maintenant, la voie est libre et en plus la visibilité est bien meilleure. Le reste du trajet a donc été sans problème. Tant mieux, on avait eu notre dose. Arrivés à Noukchott, j'ai déposé "mes femmes" (Céline & Claudine) à la maison, puis nous sommes allés voir des copains supposés avoir une lame de ressort de secours, un autre copain pour avoir du gros outillage : cric supplémentaire, leviers, tire-fort... et un ami de Christian qui a bien voulu lui prêter une voiture pour retourner sur les lieux de l'accident. Le temps de passer prévenir sa femme il a dû re-partir vers 19h, ce qui leur réservait une bonne nuit de réparation car tous nous travaillions tous le lendemain.